
Source : Flickr, Panoramas
Il y a un passage dans Metaphors we live by (1980) où Lakoff aborde la question de la catégorisation par la qualification “faux”. Cette mise en exemple a surtout pour objectif de montrer une des défaillances de l’approche objective concernant la catégorisation des objets et ainsi de mettre en valeur l’approche expérientialiste, sa position dans le débat entre langage et cognition. Cette approche m’a rappelé deux problèmes dans le sophisme du faux passeport exposé par Julien Dutant. Une partie de l’enchainement rhétorique ne devient plus du tout évident lorsque l’on adopte le point de vue qui va suivre.
Cette partie de la démonstration tient plus de la fondation expérientialiste de la construction du processus de catégorisation que de la théorie des métaphores conceptuelles (dont l’explication tourne un peu en boucle dans cet ouvrage).
Personnellement, plutôt que de m’attirer des ennuis avec le ministère de l’intérieur, je vais m’attaquer au lion de la place Denfert-Rocherau.
La Folk Psychology
Face à la statue de place Denfert-Rocherau, que répondrait les passants si on leur posait les questions suivantes :
- Où est le lion ?
- Est-ce un lion ?
- Qu’est-ce que c’est ?
On peut également imaginer un scénario de dialogue du type :
- Qu’est-ce que c’est ?
- Si “lion” : Alors c’est ça un lion ?
- Si “statue” : On dirait un lion non ? Pourquoi ça ne serait pas un lion ?
Je ne suis pas certain qu’il faille s’attendre à de véritables réponses explicites mais plutôt se concentrer sur les réactions et les expressions d’incrédulité ou de recherche de repères. Pourquoi me pose-t-on cette question ? Biensûr que c’est un lion ? Pourquoi veut-il me faire dire que cette statue est un lion ?
Pour le moment je me limiterais à mon expérience personnelle où je vois effectivement un lion et le fait linguistique que l’on continue à dire “lion” tout en sachant très bien que ce n’est pas un “vrai lion” et que c’est une statue. Cela me garantira la totale non-scientificité du fait que par expérience nous catégorisons l’objet en pierre tronant au milieu de la place Denfert-Rocherau avec le mot LION. Par ailleurs, il me semble que les hypothèses sont relativement simples pour pouvoir être inséré dans un protocole expérimental et je suis prêt à prendre les paris sur l’issu de ce test !
Théorie des prototypes et catégorisation
Je vais tenter de reprendre en paraphrasant lourdement l’argumentation autour des faux fusils utilisée par Lakoff en y substituant le faux lion. L’intérêt de cette explication du qualificatif “faux” est qu’il permet de continuer à laisser les gens dire qu’un lion en pierre est un lion et donc qu’ils ne se trompent pas en le disant. Je suis également convaincu que le schème qui en ressort est plus simple que celui proposé par la sémantique classique et qu’elle est également plus proche de l’expérience mentale des visiteurs de zoo et de la place Denfert.
La théorie des prototypes (E. Rosch) est la théorie qui postule que les êtres humains ne catégorisent pas en termes d’ensembles mais en termes de prototypes et de ressemblances de famille. Pour aller vite, un prototype est défini comme un complexe récurrent de propriétés.
BLANC et FAUX sont deux modificateurs que l’on applique au concept LION. La principale différence est que pour l’approche objectiviste de la définition : un LION BLANC est un LION alors qu’un FAUX LION n’est pas un LION. BLANC ajoute une propriété au concept de LION tandis que FAUX s’applique au concept LION en le transportant le tout vers une autre catégorie qui n’est pas une sous-catégorie de LION.
- C’est un lion blanc alors c’est un lion.
- C’est un faux lion alors ce n’est pas un lion.
Une telle approche ne nous informe pas sur ce qu’un faux lion est.
On ne peut pas dire :
- C’est un faux lion alors c’est une girafe.
- C’est un faux lion alors c’est un fusil.
- etc.
Pour sortir de cette situation, il faut alors examiner de quelle manière le concept FAUX modifie le concept de LION. Dans le cas du lion, la principale propriétée sauvegardée par le concept de FAUX est que le faux lion doit ressembler à un LION. Il est ainsi rationnel de parler de la statue comme d’un lion même si l’on a jamais vu réellement un lion et seulement des images de lion. On est en face d’une propriété perceptuelle. On peut également dire qu’un FAUX LION peut en partie être utilisé comme un vrai (purposive properties), dans sa fonction symbolique (le lion de Denfert-Rocherau a été placé là parce qu’il representait quelque chose propre au concept de LION) ou dans sa capacité à faire peur par exemples. Ce qui fait qu’un faux lion est faut, c’est qu’il n’est pas vivant, il ne fonctionne pas comme un vrai lion. On va convenir qu’un grand félin déguisé en lion n’est pas lion car il ne fonctionnera pas exactement de la même manière d’un point de vue biologique. Le FAUX LION n’a également pas été historiquement un lion : un lion mort reste un vrai lion, un lion empaillé reste un vrai lion, une imitation mécanique et robotisé de lion n’est pas un vrai lion.
Le modificateur FAUX préserve certains genres de propriétés de LION et en nie d’autres. En résumé :
FAUX préserve : les propriétés perceptuelles et les propriétés intentionnelles-attributives.
FAUX nie : les propriétés fonctionnelles (un vrai lion est un lion biologique) et l’histoire du fonctionnement (un faux lion n’a pas été un vrai lion)
Fin de la paraphrase. Ce qui fonde la possibilité de dire que la statue est un lion est qu’elle a des propriétés interactionnelles semblables à celle d’un lion alors que leurs propriétés inhérentes (substantiellement parlant) sont strictement différentes.
Pour information, on appelle des hedges les délimiteurs qui servent à étendre et rendre linguistiquement cohérent une instance de prototype. Le lion du zoo est un lion par excellence. Le lion de la place Denfert-Rocherau n’est pas exactement un lion, c’est une statue de lion ou un lion en marbre, un lion à quelques détails près. Simba est symboliquement un lion. Pour plus d’infos : Lakoff, Hedges : A study in Meaning Criteria and the Logic of Fuzzy Concepts in Contemporary Research in Philosophical Logic and Linguistic Semantics (1975).
La théorie des prototypes n’est pas une forme de platonisme à partir du moment où elle précise que les prototypes appartiennent aux systèmes sémantiques de signes et de symboles ainsi que de sa connexion de la réalité plutôt que des propriétés réelles, objectales, de la réalité. C’est une précision pour moi-même plutôt qu’un signe pour adhérer à un quelconque Club des Anti-Platoniciens.

Source : Wikipedia, Simba (The Liong King)
Le but n’est pas de donner le primat à la forme perceptuelle, ni au degré de ressemblance d’un point de vue picturale. Dans le cadre d’un safari extrême, si parmi deux chasseurs, l’un des deux aurait vu quelque chose qui aurait eu l’air d’un lion mais qui était une illusion peut facilement s’attirer les foudres de l’autre par un signal du type CE N’EST PAS UN LION, CRETIN. Au contraire, dans une galerie d’art quelque chose qui ressemblerait moins à un lion que cette illusion d’optique peut être élevé au rang d’icône de lion. Pour le coup, je crois qu’il faut également avoir en tête les cas où Jésus et la Vierge-Marie apparaissent sur des gauffres, des sandwichs moisis ou une tache de goudron.
Ce qui est bizarre dans cet exemple est que ce qui fait la différence objectivement entre un lion en pierre et un lion biologique, celle qui nous pourrait paraitre la plus importante, ne fait pas parti du “contenu non-négociable” (pour parler comme les socio-psychologues : un élément représentationnel qui fonde la distinction entre ce qui est un A (objet ou pratique) et ce qui n’est pas A). On pourrait ainsi dériver vers les raisons qui poussent un enfant à jouer avec un pistolet en plastique, comme si c’était un vrai pistolet tout en sachant que ce n’est pas un vrai pistolet. Très tôt dans notre expérience nous sommes amener à nommer et à manipuler des objets “faux” cad qui sont des contenus issus d’un prototype et qui sont privés de l’attribut qui transforme un contenu en contenu véritable.
Autre digression au passage, il pourrait être marrant d’enregistrer la différence de réaction lorsque l’on offre une voiture miniature à un enfant et à un jeune adulte et qu’on leur dit que l’on va leur donner une voiture. Dans un cas, c’est un cadeau dans l’autre c’est une blague qui peut être plus ou moins bien prise en raison d’un abus de langage inhérent aux conventions culturelles et non à l’objet en lui-même.
Histoire de conclure, je me demande si l’origine d’une telle distinction est possible et originaire d’un anglophone parce qu’il existe deux mots pour désigner la fausseté : fake et false alors qu’en français nous dirions « faux » pour les deux cas. Avec « fake », on se trouve immédiatement dans la signification de l’imitation et non pas dans l’opposition vrai-faux ; ce qui a certainement des conséquences sur la manière de comprendre un “faux” objet.
Dans le four
- De nouveau du N. Goodman avec Of Mind and Other Matters
- Finir la lecture de Cognition and Categorization (E. Rosch et B. Lloyd)
- Continure la piste J.S. Bruner