Il faut peut être commencer par avouer que j’ai fait l’acquisition de Stupidity pratiquement parce qu’il était posé à côté de L’art de dire des conneries d’H. Frankfurt. Je pensais donc y retrouver une prolongation ou une discussion de cet excellent mais court article portant sur l’art et la manière de baratiner. À ma décharge, j’aurai peut être dû également lire plus attentivement la quatrième de couverture pour y lire que l’ouvrage se situe dans une lignée “Avec Derrida” plutôt que “Contre Derrida”. C’est juste l’effet d’un préjugé qui devrait disparaître si un jour je comprends quelque chose à cette littérature.
La seule chose que possède l’idiot et qui manque à l’intelligent, c’est une mémoire mécanique. Il peut mémoriser n’importe quoi tant qu’il n’a pas à produire ses propres images ou ses propres pensées. Celui qui ne peut penser par lui-même ne peut penser pour autrui, ni comprendre les autres. (Stupidity, A. Ronell, p. 37)
Le texte de divise en trois argumentations qui correspondent vaguement aux trois chapitres mais qui en dépassent un peu aussi.
1. La bêtise transcendantale ne fonctionne pas comme l’opposé de l’intelligence, ni comme un en dehors mais comme une figure qui annihile. Les tentatives de discuter intelligemment de la bêtise placent le texte et son auteur dans une posture ambiguë car la bêtise ne peut se laisser incorporer comme concept. Il faut d’abord se déclarer comme intelligent avant d’avoir l’autorité pour parler de la bêtise mais se croire intelligent est déjà un signe de bêtise.
2. Corollaire. Des auteurs comme Musil ou Nietzche se sont servis de la bêtise pour s’extraire de l’ordre traditionnel de l’intelligence mais participant pour le premier à une attribution catégorique de la bêtise au genre féminin.
3. Kant institue une mode philosophique qui impose un choix entre style et rigueur. De là, il définit une obligation d’être soit populaire par le style, soit populaire par la raison. Sans entre deux, le philosophe doit choisir entre faire de la littérature et de la philosophie. On comprend facilement la collision avec les approches textuelles contemporaines qui remettent en cause la frontière entre littérature et philosophie.
Une fois résumé, ces hypothèses séduisantes, il faut savoir qu’il s’agit du genre de textes agaçants car pleins de références ou de liens intelligents, manipulant un style littéraire mais, disons-le, lourd. Il y a pleins de belles phrases prêtes à la citation mais à quoi bon si finalement on peut les rattacher à quelque chose de consistant à part le traitement de la bêtise dans la littérature et la philosophie, ou plutôt une sélection des philosophes qui ont bien voulu traiter du sujet.
Personnellement, je ne vois donc pas l’intérêt d’un tel texte sinon de pouvoir dans une éventuelle soirée mondaine (l’office de la bêtise). C’est peut être au lecteur de se faire ses propres images mais le travail d’écriture est là pour l’aider aussi ! De plus, je ne vois toujours pas en quoi une tentative de conciliation d’une rigueur littéraire et d’une rigueur philosophique impliquent une licence littéraire comprenant le droit à l’obscurité rhétorique.
Après cela et une certaine difficulté à arriver à la fin en lisant chaque ligne, concernant le même thème, je préfère conseiller l’article de C.Z. Elgin : L’efficacité épistémique de la stupidité (trouvable dans Reconceptions en philosophie). L’édition française du livre de Frankfurt est une arnaque assumée (c.f. fin de la préface) mais au moins, c’est le genre d’ouvrage que l’on prête volontiers (même si je suis prêt à donner mon exemplaire de stupidity).
Je ne dis pas que l’ouvrage est dénué d’intérêt mais il me semble peu intéressant pour une étude philosophique ou sociologique de la connaissance. Non pas plus que je prenne la défense d’une quelconque « empire déclinant de notre rapport à la connaissance » mais car il me semble plus tenir d’un parcours littéraire et Critique d’auteurs et d’ouvrages sans pourtant apporter un éclairage concret sur l’articulation entre bêtise et intelligence. Le mensonge, la sincérité, la bêtise, l’erreur, la stupidité sont évidemment à comprendre dans toutes recherches orientées vers la question de « comment nous pensons ».
Étant découvrant de Derrida et de Ronell, je suis bien entendu ouvert à des propositions d’introduction à ces auteurs et prie les adeptes qui auraient quelques ires à ne pas s’arrêter à une critique du type « les néophytes ne peuvent pas comprendre », ce qui serait simplement stupide.
Pour les intéressés, il y a eu récemment une émission, assez enthousiaste, consacrée à cette intellectuelle sur France culture : Tout arrive - 10/10/06.


Comments (2)
Histoire, de voir, j’ai utilisé des liens commerciaux pointant vers amazon. Non pas que je pense pouvoir rentabiliser la constitution d’une bibliothèque personnelle (si je gagne de quoi m’acheter un roman-poche en 3 ans, je promet de faire une fête) mais juste à titre expérimental. Il y a de gros risques que cela ne se prolonge pas car les liens sont d’une longueur assez exceptionnelle et assez peu commode à produire en comparaison des liens normaux.
Ne donne-t-il pas une définition de la stupidité ? Ou a-t-il écrit son essai sur la stupidité en la percevant comme une chose indéfinissable ? L’étudie-t-il dans sa mécanique, ses causes ?
Juste quelques mots en passant. Quelques hypothèses jetées au net :
Il y a longtemps j’avais eu cette réflexion (naïve, mais qui tombe à propos) : on pourrait concevoir - comme ça en passant - deux Types (Idéaux) limites de bétises : l’”imbécilité”, et la “débilité”. L’imbécile pècherait par un manque quasi pathologique d’imagination. Le débile pècherait par un excès d’imgination. L’un comprend peu parce qu’il a du mal à concevoir, l’autre comprend mal parce qu’il conçoit trop (il chimérise).
On pourrait peut-être définir la bêtise par la normalité (plutôt que par l’intelligence). L’individu normal est fonctionnel, il se comporte dans chaque situation en se représentant instinctivement relativement bien la situation, et en réagissant assez bien à propos. L’autre, ne perçoit pas bien, ou perçoit mal la situation et ses réactions sont surprenantes (soit trop prévisibles, soit trop peu prévisibles). On peut donc s’amuser à concevoir déjà deux cas Types limites. Soit un “bête” qui perçoit des choses qui ne sont pas dans la situation, interprètant trop ou projètant trop, soit un “bête” qui ne projète que très peu de choses mais ne perçoit pas grand chose à sa situation. L’un perdrait ses repères en en projetant de nombreux autres, chimériques, l’autre ne trouverait que trop peu de repères pour se définir. Aussi, ceux qui pensent et se représentent trop peuvent être potentiellement tout aussi mal compris que ce qui pensent trop et se représentent trop de choses. En même temps, la normalité d’un individu peut être ramenée à sa “fonctionnalité”. En ce sens, l’individu normal aussi pourrait être “bête”. Etre simplement fonctionnel (au travail ou en société), c’est à dire parvenir aux fins qu’on se propose avec une relative facilité, ne garantit pas du recul et de la créativité qui spécifient généralement l’intelligence.
Peut-être même que l’intelligence serait souvent ce qui s’est développée chez ceux qui manquent de fonctionnalité et qui doivent donc développer quelque chose qui vienne compenser ou expliquer ce manque de fonctionnalité ? En tout cas il faudrait déjà distinguer l’intelligence fonctionnelle, et l’intelligence intellectuelle (qui n’a pas de visée strictement fonctionnelle ou stratégique, un peu plus gratuite au premier coup d’oeil, mais qui viendrait peut être compenser/expliquer/détourner un manque de fonctionnalité). Et distinguer l’imbécilité de la débilité et de la bêtise fonctionnelle… Etc…
Au final, (en réalité) il y a certainement autant de bêtises que d’individus ou que de situation.
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