Voix plurielles, écriture singulière

Nous ou Je ? Nos dettes sont tellement irremboursables qu’il vaut mieux les partager

A. Petitat, Secret et formes sociales, p.11

Cette question que se pose Petitat et dont il donne sa règle, il est sans doute nécessaire de se la poser dès que l’on souhaite porter une certaine attention à la stylitique de nos écrits. Il y a plusieurs clans : les intégristes du je, les traditionnalistes du nous, les quandçameplaitistes de la mixité et les nihilistes ni-l’un-ni-l’autre. Si l’assemblée rassemble quelques étudiants avancées (vous pouvez savoir cela en regardant le prix du vin et la marque des chips, pas la peine de faire un tour de table), le je-nous-isme est la conversation qui peut faire commencer une soirée sous les bons hospices de la conversation à haut taux de dérapage. Ceux qui ont déjà subit la discussion se diront sûrement : “oh non encore une discussion à propos du je-nous”.

J’ai tenté le “nous” intrégral en licence mais la plupart des travaux étaient collectifs et donc il était sincère. En maîtrise dans un certain élan je m’étais imposé la première personne du singulier et la disparition du verbe “être”. Finalement, c’était pas tenable, je suis. Mais il faut le cacher. Le “je” partout a tendance à rendre le discours laid et selon les psycho-sociologues c’est la marque linguistique de la dépression*. La remarque de Petitat est certainement vrai sous certaines conditions seulement. Quand il s’agit de raconter l’histoire d’une idée ou d’une pensée par exemple. Par contre, il y a quand même quelque chose de monstrueux à écrire “nous pensons que”. Et je sais bien que d’autres l’ont fait avant. Ce n’est pas une excuse pour autant. Dans la mesure où il s’agit d’un texte expliquant une pensée personnelle, je crois qu’il est possible d’introduire un “je” ou des références à une individualité précise (”il me semble que”). Personnellement, ce n’est qu’une question de modestie que d’autres pourront utiliser comme un argument contradictoire : je suis modeste donc je m’inscris dans une tradition donc dans une assemblée de voix. Mais alors si tout le monde dit la même chose alors est-ce que la voix n’est pas unique et singulière ? Chacune des positions se tient.

La dernière possibilité est certainement la plus élégante même s’il n’est pas toujours d’appliquer la rêgle, c’est encore le meilleur moyen d’évacuer le problème. De plus les formulations sans auto-références (pluriel ou singulière) ont l’avantage d’être plus fluide mais c’est sûr ça fait moins égoiste. S’imposer des rêgles d’écriture est peut être ce qui me semble être la meilleure approche pour apprendre à écrire (c’est mon côté oulipien) et donc à ne plus souffrir du langage mais à s’amuser avec.

Le tout, c’est de ne pas avoir l’impression de parler tout seul.

* : La recherche des références de l’article sont en cours.

Comments (2)

  1. Je (!) pense que la distinction “je/nous”, voire “je/on” est un bon moyen stylistique pour faire la différence entre ce que l’auteur considère, à tort ou à raison, comme arrière-plan admis par le lecteur, par opposition à ce qu’il considère comme les affirmations qu’il doit défendre dans son texte.

    Ex: “Nous considérons communément que la justification est une condition nécessaire pour la connaissance, mais, selon moi, elle est aussi suffisante.”

    Samedi, octobre 21, 2006 at 20:10 #
  2. Sans être adepte de Ronell, voilà une défense du tout-je :

    Pour Musil, l’individu repose sur les convenances. Plus tard, dans son essai sur la bêtise, il dira plus ou moins explicitement que celle-ci commence lorsque nous disons « nous » au lieu de dire « je » : « Une certaine couche inférieure des classes moyennes – intellectuellement et moralement parlant – surtout affiche à cet égard une prétention proprement indécente dès qu’elle se manifeste à l’abri d’un parti, d’une nation d’une secte, d’une tendance artistique et se sent habilitée à dire “nous” au lieu de “je”. » C’est assez bien vu, et je suis moi-même, probablement, une ennemie du « nous ». J’y suis en cas très allergique, d’une façon que je ne puis contrôler ni même dire qu’elle serait seulement consciente. (Stupidity, p.114)

    Mercredi, novembre 1, 2006 at 00:33 #