La sociologie, discipline de thématisation

Si nous entendons par thématisation, une typification fondée, c’est-à-dire la transformation d’un X donné en une structure de description théorique, la sociologie partage avec la philosophie le goût de constructions où X tire sa réalité et son sens d’un système de propositions du type T ⇒ p. A l’inverse cependant de la philosophie, elle admet des exigences d’analyse et de justification impliquant une référence ordonnée à un matériau empirique donné p ≅ d. Cete situation particulière, où tout l’empan de l’algorithme T, p, d est impliqué, la voue à une sorte d’oscillation permanente et périlleuse entre la garantie du rationnel (la théorie) et celle de l’empirique (les données), génératrice de références théoriques dispersées et de rapports à l’empirie diversifiés. L’effet d’incertitude qui en résulte, d’hétérogénéité et de non-cumulativité des résultat s, est l’envers d’une sorte d’expérimentation analytique permanente. La sociologie est sans doute la seule des disciplines des sciences sociales qui travaille à ce point et aussi en profondeur la diversité des outils constitutifs de la matrice disciplinaire des sciences sociales. Elle est, dans son histoire comme dans son fonctionnement quotidien, un espace d’expérimentation de la puissance explicative des grands schèmes d’intelligibilité et de leur transformation en outils et en descripteurs théoriques. L’économiste paie la sécurité de l’axiomatisation et la puissance de l’outil mathématique de la perte de cette ouverture de l’intelligence de l’objet. Il ne peut la récupérer qu’au prix d’une rupture interne et doit de ce fait assumer en permanence le conflit entre une économie historique et une économie systématique. L’historien, malgré les contraintes de la contextualisation et le décalage entre le niveau de l’historicité et celui des modèles d’analyse, peut user des divers schèmes et les intégrer à ses développements. En revanche, comme c’était le cas des exemples étudiés, les exigences discursives de l’exposé historique tendent à maintenir à l’arrière-plan et au service du fait les outils utilisés. A l’inverse, la sociologie se structure et s’organise partiellement autour de courants, d’approches, de théories, qui ne sont en dernière analyse que la mise en oeuvre —et en travail— systématique d’un schème déterminé, que sa transformation en un programme de recherche.

(…)

Cette thématisation, qui peut être aussi bien insertion dans un cadre déjà élaboré par la discipline qu’innovation conceptuelle ou programmatique, donne à la sociologie sa figure spécifique au sein des sciences anthroposociales. Elle explique son langage, où le primat —et l’exubérance— des entitées idéelles et des descripteurs théoriques va de pair avec la plus grande ouverture de l’axe argumentatif. Elle constitue ainsi une sorte de réservoir un peu brouillon et anarchique, mais particulièrement fécond, d’outils analytiques et cognitifs où chacun peut puiser à son gré : l’espèce de fascination et de répulsion mêlées qu’éprouvent traditionnellement aussi bien les historiens que les économistes pour la sociologie s’ancre peut-être dans cette impression de foisonnement débridé et d’insoumission congénitale qu’elle semble en permanence sécréter. Et il est vrai que l’incertitude des constructions, la non-cumulativité ds résultats et, en fin de compte, l’espèce de guerre permanente que semble habiter le camp des sociologues la vouent facilement au rôle peu enviable de folle du logis. C’est, cependant, le prix qu’elle semble devoir payer pour occuper l’esapce qui est le sien. Seule discipline à simultanément couvrir la totalité du monde vécu et user de la totalité des grands outils cognitifs, en permanence travaillée par la dynamique des grands intérêts de connaissance, elle est une sorte de laboratoire permanent de l’intelligence de l’objet en sciences sociales.

J-M. Berthelot, Les vertus de l’incertitude, 1996, p. 163-164.