Quand l’une des personnes dont j’ai le plus de plaisir à lire les soubresauts textuels parfois colériques, parfois chimériques, parle dans un livre qui semble tout aussi prometteur de sa raison d’écrire, je me dis qu’on devrait parfois demander plus souvent aux gens avec quelle passion ils écrivent.
Bien que journaliste, je suis plus rat de bibliothèque que baroudeuse : le terrain d’enquête sur lequel je m’épanouis le mieux, ce sont les textes. J’aime plus que tout y collecter des indices concordants, écouter des résonances qu’ils font naître avec de précédentes lectures, mettre au jour la cohérence cachée qui se dessine ainsi. À mes yeux, un livre, ou même un simple article de presse, n’est pas terminé une fois publié : il attend qu’on le cite ou qu’on l’exhume à propos, et surtout qu’on le mette en relation avec d’autres, afin de faire jailler de nouvelles étincelles de sens ; avec d’autres catégories que la sienne. D’où la diversité des matériaux que j’ai utilisés : littéraires, philosophiques, sociologiques, journalistiques, scientifiques … Malgré la prudence scrupuleuse à laquelle je me suis efforcée, je suis bien consciente que les spécialistes de chaque discipline pourront sans doute relever quelques hérésies, et risque de se tordre les mains de désespoir en constatant ls libertés que j’aurai prises malgré moi avec l’objet d’étude auqueil ils consacrent leur vie. Je m’en excuse d’avance auprès d’eux, mais he ne revendique pas moins le droit de m’en emparer : au-delà de ses nombreux inconvénients, la position de non-spécialiste a l’avantage d’offrir un point de vue depuis lequel on peut plus facilement déceler des correspondances entre des domaines qui semblaient sans rapport. En cela, je ne fais que mettre la forme en conformité avec le fond de mon propos, qui porte largement sur la nécessité de penser en termes de relations plutôt que d’objets.
Mona Chollet, La tyrannie de la réalité
